Accents toniques 2, inédit, disponible chez l’auteur. Juin 2019, 267 pages.

Sont réunis ici les ‘accents toniques’ qui n’ont pas trouvé place dans Accents toniques, journal de théâtre 1973-2017 (éditions Alternatives théâtrales 2017) , ainsi que des ‘accents’ nouveaux.

Extraits :

JE M’INSCRIS À L’INSTITUT D’ÉTUDES THÉÂTRALES DE LA SORBONNE. Cette décision m’appartient. Je la prends au terme de mes quatre années d’études à Liège. Non seulement j’ai accepté l’école, mais j’en redemande. J’explique mes raisons à mes parents. Mon père est immédiatement d’accord, pas besoin de lourdes explications, le mot

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« Sorbonne » est le plus efficace des sésames. Ma mère est plus réticente. Elle a depuis longtemps accepté mon trajet scolaire. Mais là, il s’agit de quitter la maison et d’aller vivre à Paris. De surcroît, l’actualité française très marquée par les attentats de l’OAS avive son inquiétude. Moi, je me sens prêt. J’ai reçu une formation de qualité. J’ai beaucoup appris par moi- même. Face aux fils de famille, je ne me sens plus en position d’infériorité. Je suis passé de l’autre côté. Je suis devenu un autre. Mais je n’éprouve aucun besoin de couper les ponts avec celui que j’ai été. Je me superpose, et voilà tout! Moi qui commence à m’intéresser au marxisme, je tire même une certaine assurance d’être né dans un bassin sidérurgique au passé combatif. Le marxisme de ma jeunesse a été pour moi un instrument de clarification conceptuelle. Jusque-là, sans le vouloir, j’avais engrangé un savoir social que je ne savais pas que je savais. Le marxisme m’a proposé une lisibilité intellectuelle du monde et de ma propre situation. Encore m’est-il venu non par mon propre désir de savoir, mais par mon intérêt pour le théâtre. Lorsqu’en 1966, je me mets à la lecture des pièces et des propos théoriques de Brecht, je perçois très vite qu’il me manque quelque chose pour comprendre sa pensée de l’intérieur. Me manque, en fait, une vraie proximité avec les leçons du marxisme. Jusque-là, je n’ai lu que Le Manifeste. Ce n’est pas suffisant. Je lis alors Les manuscrits de 44, L’Idéologie allemande, Les Luttes de classes en France. Puis Que faire? de Lénine. Je n’aborderai la lecture du Capital que plus tard, quand je me lance dans la lecture d’Althusser et des althussériens (Nicos Poulantzas, Pierre Macherey, notamment) Et là encore, très vite, je mesure l’idiotie de m’attaquer à Lire le capital… si je n’ai pas lu Le Capital. De 66 à 70, mon marxisme va se diversifier, il englobera certains des ouvrages de Henri Lefèbvre, de Marcuse, de Goldmann, de Lukacs. Je suis loin de tout comprendre, mais qu’importe, j’avale.

JE VIENS DU « PEUPLE », JE N’AI AUCUNE RAISON DE L’IDÉALISER. S’il m’est arrivé de voir la classe ouvrière héroïque, notamment durant les grandes grèves de 60 qui me font image dans la tête aujourd’hui encore, j’ai aussi vu les ouvriers dans la réalité contradictoire de leur situation de vie. Je les ai vus mesquins, solidaires, glorieux, aliénés, ouverts aux autres, racistes, aspirant à la liberté et à l’égalité, partisans de la peine de mort, lyriques, chauvins, solidement amis des biens terrestres, pleins d’humour, souffrants, joyeux, intelligents, bornés, etc. Ce portrait de l’ouvrier en

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contradictions, qui s’est peint à longueur d’années sous mes yeux, m’aura au moins servi à ne pas plonger de plain-pied dans le beau récit de la fabuleuse classe ouvrière se dressant comme un seul homme pour entraîner l’humanité vers un monde meilleur. L’idéalisation du peuple n’a jamais été mon point fort. (J’aime tout particulièrement chez Büchner l’écart entre les envolées de Robespierre et le terre à terre du peuple tel que l’auteur le montre dans La mort de Danton). Ce refus de l’idéalisation m’a préservé de la tentation maoïste d’aller travailler en usine à la façon dont certains le faisaient après 68. Se mettre à l’écoute de la classe ouvrière en partageant ses conditions de travail et de vie me semblait être le comble d’une humilité aristocratique. Choisir son esclavage est encore un privilège de la maîtrise. Celui qui choisit de se faire peuple, au-delà de la légitimité de ses raisons, se place dans l’exercice d’une liberté, là où celui qui est peuple par fatalité sociale subit le poids de son destin, sans qu’il y puisse grand-chose. En plus, la démarche avait une senteur de « prêtre ouvrier » que je trouvais politiquement inquiétante, tant la catégorie du sacrifice y était exaltée.

D’OÙ J’ÉCRIS ? J’ÉCRIS D’EN BAS, DU POINT DE VUE DU BAS, j’écris à partir d’un point de vue plébéien. D’en bas, je regarde les rapports de pouvoirs dans lesquels nous sommes pris. La notion de pouvoir, je l’adosse à la définition de Michel Foucault : le pouvoir est partout en action. Il ne se loge pas seulement dans les sphères de l’État et de la politique, il régit les rapports des hommes, des femmes et du monde à tous les niveaux. D’en bas, je nous vois comme des gens jetés à l’eau, qui nagent vers le rivage. Nous sommes des nageurs. Et c’est en cela que nous sommes vivants. Nous ne luttons pas pour vivre, nous vivons parce que nous luttons. Je suis né dans un monde ouvrier qui n’existe plus. Je suis sans nostalgie. Je ne souhaite pas que le monde fasse marche arrière, mais je garde de ma localisation première ce point de vue d’en bas qui m’apporte un surcroit de lucidité. L’avantage d’un regard d’en bas est qu’on voit beaucoup de choses qu’on ne voit pas d’en haut. Celui qui est en bas a plus d’intérêts à comprendre le monde que celui qui est en haut. Celui qui est en bas peut rapidement sentir peser sur lui l’exercice de la domination dans une situation donnée quand celui qui est en haut n’aperçoit même pas la dimension de classe de ses comportements.

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