Extrait de « Voyages dans ma cuisine », conversations avec Antoine Laubin, Alternatives théâtrales, numéro hors série, 2008.

A. L. : Tu viens de citer une série d’auteurs d’aujourd’hui. Lorsque tu le deviens toi-même en 1986, qui sont les auteurs qui impriment en toi la marque de leur écriture ?

J.-M. P. : Certainement Heiner Müller. Quelques années avant, l’Ensemble théâtral mobile (Marc Liebens et Michel Fabien) avait créé Hamlet-Machine pour la première fois en français. C’est le traducteur du texte, Jean Jourdheuil, qui l’avait transmis à l’ETM.  Un texte énigmatique, difficile, bousculant allègrement les limites du texte de théâtre. Marc Liebens en donnera plus tard d’autres versions. Un numéro de la revue Didascalies, revue de l’ETM, sera consacré à Müller, à ce qu’on savait de Müller à ce moment-là. La rencontre avec les textes de Müller sera très fructueuse pour moi. Voilà un auteur qui a assimilé tout le brechtisme, – Müller est impensable sans Brecht – et qui avec les outils théâtraux de Brecht va ramener à la visibilité la question du tragique, soigneusement refoulée par Brecht. L’optimisme brechtien sur la possibilité de voir le monde changer de base fait place à une pensée plus sombre, plus contradictoire qui dit à la fois la nécessité et l’impossibilité de la transformation radicale du monde. A ce moment-là, thématiquement, cela me paraissait important d’acter la faillite du socialisme réel. Il m’était difficile de voir le personnage de Brecht, Pélagie Vlassova (« La Mère »), recevoir sa carte du parti communiste comme une religieuse qui reçoit l’hostie. Ce qui avait pu être vrai, le temps l’avait déplacé. Müller, lui, parlait le langage brutal de la situation réelle, proche en cela de Büchner, un auteur que j’aimais beaucoup. Je l’avais lu très tôt, à l’instigation de Dort justement. Dans La mort de Danton, écrite dans les années 1830, Büchner montre comment la révolution se dévore elle-même ; elle est, dit Danton, comme Saturne qui dévore ses propres enfants. Buchner est bien positionné pour voir que la révolution française n’a pas donné les résultats escomptés. Il y a chez lui une pensée à la fois politique et tragique. Une pensée qui s’ouvre à la révolution et simultanément en marque les impasses. Il me semble qu’il en va de même chez Müller. Il a une forte conscience politique, il croit à la transformation du monde, il n’a rien d’un dissident, mais comme Büchner, il est extrêmement attentif à la note tragique qui sous-tend le combat politique. De plus, Büchner et Müller sont des inventeurs de formes. Avec Müller, se déploie par exemple l’idée du texte comme matériau, idée qui est déjà celle de Brecht, mais que Müller va légitimer à sa façon. Une telle conception non sacrée du texte va de pair avec le souci d’offrir au comédien une base de choix pour son travail.

Voilà pour des influences précises. D’une manière plus diffuse, Michel Foucault a aussi pesé dans ma façon de voir les choses dans les années 80. Je l’avais lu à la fin des années soixante et dans les années 70, en même temps qu’Althusser. La lecture d’Althusser avait un peu refoulé celle de Foucault, je ne voyais pas trop à l’époque ce que je pouvais faire de Histoire de la folie ou de Les mots et les choses. Une fois l’épisode Althusser terminé, le rapport s’est inversé. Foucault avait avancé dans son analyse du pouvoir. Par exemple, en le lisant, je comprenais que l’exploitation et le pouvoir n’étaient pas une seule et même chose, que ces deux réalités ne se superposaient pas. La grande division marxiste des dominants et des dominés sur base de la lutte de classes ne pouvait plus suffire. Elle n’expliquait pas pourquoi un homme bat sa femme, pourquoi un médecin a un pouvoir sur son malade, comment l’enseignement est un pouvoir, comment le rapport amoureux est aussi un pouvoir, etc. Elle ne rendait pas compte de la pyramide contradictoire des pouvoirs. Tel, exploité dans la sphère du travail, pouvait exercer un pouvoir sur un être de sa famille, lequel pouvait à son tour assujettir un autre membre de la famille. Bien sûr, Engel, je crois, avait déjà dit que la femme était le prolétaire de l’homme, mais la vulgate voulait qu’une fois terminée la lutte de classes, une fois instauré le règne du prolétariat tout cela disparaîtrait. Foucault rappelait opportunément que les relations de pouvoirs nous constituent, qu’elles ne s’imposent pas à nous de l’extérieur, qu’elles excèdent les relations d’exploitation. Cela avait de l’importance pour moi au niveau théâtral. D’une part, cela me permettait de voir les relations de pouvoirs à l’oeuvre dans les pratiques théâtrales (contre le discours idéaliste de l’art hors pouvoir), mais aussi de tracer des limites nouvelles dans de grandes œuvres. Brecht par exemple semblait plus préoccupé d’exposer des relations d’exploitations que des relations de pouvoirs. Le pouvoir d’un patron sur son ouvrière, oui. Mais peu de chose sur le pouvoir d’un homme sur une femme, terrain sur lequel il devait pourtant en savoir un bout. Bref, le concept de « micro pouvoir » chez Foucault me paraissait répondre à une analyse fine des relations entre les hommes. Je ne suis pas un philosophe. Je n’ai pas de formation philosophique, lire tout cela m’est difficile. Mais peu importe si je suis loin de tout comprendre : je lis aussi Foucault parce que c’est un écrivain, parce qu’il a une langue. J’ai besoin de ça pour me nourrir : de la fulgurance de la pensée dans une langue au plein de ses possibilités, qui ne cède rien à l’analphabétisme ambiant, une langue comme on en trouve une aussi chez Nietzsche. Foucault ou Nietzsche ne sont pas des maîtres à penser, ce sont des tremplins. L’écriture a besoin d’écriture et tant mieux si, au passage, elle peut grappiller quelques concepts.

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