L’écriture comme théâtre .

Texte de quatre conférences publiques données dans le cadre de la Chaire de Poétique de l’université de Louvain-La-Neuve, publié aux Editions Lansman.

A : Table des matières
I : Identité, impermanence, trahison.

1) « Et soudain l’écriture me rattrape. »

2) « Ainsi, sans que j’en aie conscience, se produisait une revanche sur le réel. »

3) « Une langue sans épine dorsale ne produit qu’un plaisir mou.

4) « Qu’as-tu, te voilà devenu tout à coup un autre ? »

5) « Le fil rouge de l’impermanence dans l’identité traverse la plupart de mes textes. »

6) « J’ai des racines »

7) « Celui qui évoque un souvenir est devenu un autre, cette altérité ne doit pas être cachée »

8) « Je cherche à traduire la dispersion d’une tête »

9) « Exister malgré tout »

II : Usages des formes.

1) « L’écriture est un mode d’existence »

2) « J’aime les personnages « bord cadre ».

3) « Le rire est un petit butoir tonique sur quoi s’érode le 100% de la croyance »

4) « J’aime le théâtre quand il produit cette émotion seconde, filtrée de façon visible par la mise en avant des capacités du medium ».

5) « Si un acteur peut porter trois corps, il peut en porter beaucoup d’autres ».

6) « On voit ainsi combien l’appellation « pièce de théâtre » est parfois problématique ».

III : Univers et personnages

1) « Les nageurs, pas les noyés »

2) « Derrière un petit geste d’agacement ou d’agressivité, on peut facilement deviner le bruits des affrontements du monde ».

3) «  Je me méfie de la politique quand elle est vécue comme une religion »

4) « Si j’écris un théâtre politique ? »

5) « C’est dans la proximité des vies individuelles que l’Histoire peut encore s’entendre. »

6) « Il faut reconnaître que nous n’apprenons pas grand chose de nos désastres. »

IV : Du texte à la scène.

1) « Lorsque j’écris, nous sommes plusieurs. »

2) « Ainsi la scène ne doit pas s’inféoder au texte. »

3) « Les patriotismes artistiques, comme tous les patriotismes, contiennent un fantasme de pureté qui n’est pas le mien. »

4) «  Ainsi se constitue une chaîne d’écriture/lecture infinie ».

B)  Extraits de la 3eme conférence.

1) « Les nageurs, pas les noyés »

Commençons par un rappel. Lorsque je parle de personnage, c’est à la façon dont nous disons tous les matins que le soleil se lève, sachant que c’est faux. Le personnage n’existe pas avant l’écriture. Il ne se promène pas dans la rue, même si par commodité nous parlons parfois de lui comme si c’était le cas. Le personnage n’est pas le double d’une personne véritable, c’est une construction de langage, un assemblage de facettes, il est vivant quand l’écriture joue judicieusement sur la tension entre les facettes. Les notions de cohérence psychologique sont ici hors de propos. Rigoureusement parlant, il faudrait toujours parler d’un effet-personnage produit par et dans l’écriture.

Pour situer rapidement mon univers d’écriture, je dirais que dans la vie l’ordinaire m’intéresse plus que l’extraordinaire. Il se passe beaucoup de choses exceptionnelles dans le monde, mais je ne peux vraiment écrire que sur ce que je traverse, sur ce que mon corps-cerveau éprouve. Le sujet d’une œuvre choisit l’auteur autant que l’auteur le choisit, en tout cas en ce qui me concerne. Je ne fais pas preuve d’un grand volontarisme. Je vais là où ce que je suis, ce que je sens, me poussent.

Dans l’ordinaire de la vie, ce n’est pourtant pas la dimension répétitive que je retiens. Le train-train, l’épuisement journalier, la routine, le poids de l’habitude, les régularités ont moins d’importance que les dynamiques, les mouvements, les transformations, l’urgence d’exister. Exister dans le monde d’aujourd’hui, dans le monde ordinaire d’aujourd’hui, dans les contradictions d’aujourd’hui, dans l’aujourd’hui de la marchandise et de l’effacement occidental. Mes textes retracent fréquemment les trajets de gens qui affirment, cherchent, défendent leur existence. J’ai écrit une pièce courte qui s’appelle Les nageurs. Les « nageurs », pas les « noyés ». La pièce se termine ainsi : « Un bateau fait naufrage. Je vois des hommes qui nagent. Entre deux vagues, ces nageurs redressent la tête. Ils jettent au loin un regard pour apercevoir le rivage d’une île qui les sauvera. » Je peux généraliser cette image, elle joue un rôle séminal dans mes textes.

Je crois effectivement que le bateau de l’aujourd’hui tel qu’il va tangue dangereusement, l’horizon est flou, ça et là l’ouragan menace. Et là où l’on voit mal devant soi, on imagine facilement le pire. La vie de chacun et le temps historique n’avancent pas au même rythme. Une existence individuelle n’occupe pas le centre de l’univers, elle est pourtant au centre d’elle-même, et malgré la certitude absolue de la mort, chacun se lève le matin en espérant vivre encore le soir. Je veux rester au plus près de ces contradictions. Ne pas tomber dans un aveuglement qui refuserait de croire qu’« ainsi va le monde et il ne va pas bien ». Ne pas tomber non plus dans une célébration angoissée de la catastrophe qui vient. La catastrophe viendra, elle vient toujours. Aujourd’hui non seulement nous savons que les civilisations sont mortelles, mais que la vie de l’espèce sur la planète l’est aussi. Malgré tout, on rit, on pleure, on aime, on hait, on écrit, on joue, on lit. Sur fond de catastrophe personnelle et sociétale, on cherche l’existence.

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